Danser et servir
Triptyque sur la Création - Dernier Tableau
Cet essai est le dernier de mon triptyque sur la Création. Les deux premiers sont liés, mais cet essai peut être lu comme un essai indépendant. Si vous ne les avez pas encore lus, je vous y invite.
Comme je l’écrivais à la fin du premier tableau de ce triptyque :
L’artiste est un passage.
Vous devez ouvrir la porte. Vous devez avoir suffisamment de confiance, d’audace et de courage pour laisser passer l’Etranger.
Ce que vous accoucherez ressemblera sûrement à un amas monstrueux de chair et d’images. Ce sera difforme, hideux.
Mais malgré son imperfection, malgré sa forme indéfinissable, vous avez le devoir de le chérir, cet agrégat épars qui sera votre création, tel le parent émerveillé par la petite créature qu’il vient d’engendrer.
Mais cet accouchement peut ne pas toujours se faire dans la douleur. Il peut aussi se faire dans une joie intense et indescriptible, dans un sentiment de puissance et d’extase.
Aiguiser ses armes pour la guerre, c’est bien, mais en réalité, je vous ai menti :
Il faut apprendre à danser dans les bras du démon.
Au bal des idées et des images, il faut avoir l’audace de proposer une valse aux partenaires les plus inspirantes. La danse, c’est la transe dionysiaque originelle. C’est le chaos dans lequel peuvent émerger les grandes oeuvres.
C’est là l’obsession centrale du Créateur : faire naître quelque chose à partir de son chaos.
Et Nietzsche l’a prophétisé :
“Il faut un chaos pour faire naître une étoile dansante.”
La danse créative est une respiration. Un va-et-vient entre l’abandon total et le contrôle temporaire. Un balancement équilibré entre ordre et chaos.
Si l’ordre prédomine, la création devient mécanique, terne, plat, vidée de sa substance et séparée de son créateur. C’est la majorité des “contenus” — je déteste ce terme — partagés sur Internet.
Si le chaos prend le pas, c’est la souffrance de la non réalisation, la souffrance de ne pas avoir de boussole, de ne pas savoir où commencer, de ne pas pouvoir donner une forme à ce qui nous habite.
Créer, c’est donc glisser tel un funambule sur ce fil ténu entre ces deux pôles et d’apprendre à faire du vertige, son ami.
C’est un dialogue, une rencontre entre conscient et inconscient.
Une rencontre avec ses désirs et ses images. Avec ses peurs et ses blessures. Avec ses pulsions et ses obsessions. Avec les puissances qui sommeillent en soi. A la fois dans son propre inconscient et dans le grand inconscient collectif : la mémoire historique de l’espèce, de ce qui est propre à l’humain.
C’est une alchimie extatique entre le corps et l’esprit. Un amour passionnel entre l’idée et le sentiment. Entre l’instant et la conscience de l’instant. Entre le monde et soi.
Et c’est cette danse qui métamorphose son hôte.
L’artiste façonne son oeuvre et l’oeuvre façonne l’artiste.
Faire naître permet à l’artiste de naître à son tour.
De naître à lui-même.
Le démon est là pour vous mettre à l’épreuve. Il faut accepter ses excès de colère, ses caprices.
Consentir plutôt que combattre.
Accepter de ne pas contrôler la réception ni le destin de sa création. Vous serez toujours mal compris. Vous serez toujours incompris. Vous serez toujours jugés ou critiqués. Accepter ce qui sort de soi, même si c’est laid, si c’est gênant, si c’est virulent. Accepter de se mettre à nu, de montrer sa fragilité, sa vulnérabilité, son humanité.
L’oeuvre n’exige ni le talent, ni la perfection mais la vérité.
Laissez-vous traverser et écoutez sincèrement vos voix. L’oeuvre ne doit exister que dans votre regard et non dans celui des autres.
Jouez avec vos rejetons. Devancez-les. Ayez toujours un coup d’avance. Ne vivez pas dans la même temporalité qu’eux.
Mais la danse, c’est aussi croire, c’est avoir la foi.
Non pas une foi divine, mais la foi en soi-même, en la valeur de ses propres élans.
En tant que créateur, vous avez une mission :
Servir.
Servir les autres, servir la nature, servir vos dieux, mais surtout servir ce qui vous dépasse.
La création n’est pas un destin solitaire réservé à quelques élus.
Bien au contraire.
On pense que la création nécessite du talent, un statut, une essence particulière.
Je m’oppose fortement à cette vision.
L’acte de créer a, dans sa substance même, une vocation universelle
Tout homme est un Créateur.
Il naît avec cette particularité de pouvoir matérialiser son royaume intérieur. Mais les dieux, peureux ou jaloux, soumettent l’homme pour qu’il ne puisse jamais faire naître ce qui l’habite. Ainsi, il se résigne, il se soumet à l’inertie, à la facilité, au confort matériel et au conformisme, plutôt que de chercher au fond de lui le courage, l’audace d’exprimer sa puissance créatrice.
D’exercer sa “volonté de puissance” chez Nietzsche. De “se révolter” chez Camus.
C’est le même acte de rébellion contre l’Existence et son Ordre, en faveur de la Vie.
Devenir créateur de soi-même et du monde.
De commencer à poser sa pierre plutôt que de se réfugier dans l’église d’un autre.
Il s’agit de créer, non pas pour les applaudissements, la gloire, le statut, la fortune ou d’autres motivations superficielles de ce genre, mais parce ne pas créer, c’est faner de l’intérieur.
C’est une lente et inéluctable mort par manque de vitalité.
Créer non pas pour satisfaire son ego fragile mais pour contribuer à la grande œuvre collective. Tisser le Sens et le lien entre les existences particulières pour forger l’Humanité et la Civilisation.
Vous devez devenir dignes de votre Humanité et permettre aux fœtus, enfants comme adultes — il est des hommes qui restent fœtus toute leur vie — de devenir à leur tour des Hommes.
La majorité attend inconsciemment, toute leur vie, une naissance qui ne viendra jamais.
James Joyce écrit à la fin de Dedalus, portrait de l’artiste par lui-même :
“Bienvenue ô la vie ! Je cours pour la millième fois rencontrer la réalité de l’expérience et façonner dans la forge de mon âme la conscience amorphe de ma race”
Ainsi, comme l’écrit Rollo May dans Le Courage de Créer :
“La conscience n’est pas transmise, déjà toute faite depuis le mont Sinaï. Elle est créée, elle surgit de l’inspiration dérivée des symboles et des formes qui vivent dans l’âme de l’artiste. Chaque artiste oeuvre à créer la conscience de la race, à donner une forme à quelque chose qui n’en a pas, qui est “amorphe”, même à son propre insu.”
Et plus loin :
“Créer est aussi difficile que façonner notre conscience collective dans la forge de notre âme”
La conscience doit donc être forgée.
Les hommes ne naissent pas conscients, ou du moins avec des lacunes de conscience. Le Créateur est le forgeron de la conscience humaine et son gardien.
Le gardien de ses mythes, de ses images, de ses questionnements existentiels, de ses aspirations...
Et sa fonction principale, au-delà de forger la conscience, c’est de la transmettre.
Comme le dit mon frère d’âme Saint Exupéry dans Terre des hommes :
“Ce qui se transmettait ainsi de génération en génération, avec le lent progrès d’une croissance d’arbre, c’était la vie mais c’était aussi la conscience, le patrimoine spirituel…”
C’est cette transmission, le coeur de la création. Inscrire l’Humanité dans la continuité. Forger la conscience et la transmettre. Faire advenir demain.
Rendre l’Homme éternel.
Si l’on ne saisit pas cette continuité, si nous n’avons plus d’ancêtres et de passé, si nous n’avons plus d’avenir, d’idéaux et de rêves, si ne voyons plus le grand tableau de l’espèce et de son Histoire.
Alors, il est normal de se sentir perdu.
Il est normal de ne plus voir les couleurs. Il est normal de sentir que la Vie nous a quittés. De ne ressentir que le Vide. De ne voir que la Mort.
Il est normal de poser la question : « À quoi bon ? »
Et là, peut-être tenons-nous quelques pistes fécondes pour soigner certains maux de notre siècle. Notre Conscience s’est affaiblie et notre vision est devenue trop étroite.
Nous voyons des points là où il y a des lignes, des lignes là où il y a des cercles, et des cercles là où il y a des toiles.
La Création est l’héritage de la Vie elle-même.
Créer, c’est honorer cet héritage.
Merci de m’avoir lu.
Dans ce triptyque, j’ai tenté de souligner l’importance de l’acte créateur et de l’art dans la vie d’un homme. D’apporter de la profondeur, de l’épaisseur, du sens, de la conscience, de l’âme à la condition de l’artiste, à sa fonction et à sa mission. De livrer quelques clés, quelques idées que j’estime fécondes pour une mythologie, une éthique, une philosophie du prochain millénaire.
Je vous remercie encore pour votre présence. Je retourne à la forge.
Continuez à œuvrer. Prenez soin de vous. À la prochaine.
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