La Renaissance qui vient
Bâtir un monde à taille d'homme
Avant toute chose, je tiens à remercier chaleureusement toutes les nouvelles âmes qui se sont abonnées à cette lettre. Cela me touche profondément et nourrit mon feu intérieur. Il y a bel et bien de la Vie au-delà du grand Vide.
Nous sommes en Europe, au XIVe siècle. Les rues des capitales sont envahies par des montagnes de cadavres, témoins muets d'une apocalypse silencieuse. Une femme, le visage ravagé par la douleur, pleure la perte de son sixième enfant. Désespérée, elle cherche refuge auprès du prêtre du village. Ses cris déchirent le silence :
— Pourquoi, mon père ? Pourquoi Dieu nous a-t-il abandonnés ?
Le prêtre, imperturbable, lui répond avec une froide sérénité :
— Si cela arrive, c’est que telle est la volonté de Dieu.
Une semaine plus tard, on la retrouvera sans vie, blottie dans les bras de son mari, elle aussi emportée par la grande faucheuse.
Cela nous paraît inconcevable à nous, hommes et femmes modernes. Nous avons tendance à enfouir cette sombre période dans les replis de notre mémoire collective. Pourtant, elle glaçait les cœurs de ceux qui l’ont traversée. La peste noire a anéanti près de la moitié de la population européenne, ne laissant derrière elle que silence et désolation. Comment, après un tel carnage, pouvait-on encore oser justifier cette tragédie par "la volonté de Dieu" ? Cette explication simpliste, érigée en dogme immuable pendant des siècles, a commencé à s'effriter face à l'ampleur de l'horreur, apparaissant de plus en plus absurde.
Après le Moyen Âge, notre foi en Dieu a commencé à décliner. En recentrant la société autour de l'humain puis en améliorant notre confort matériel au fil des siècles, nous avons peu à peu délaissé Dieu. Certains, allant encore plus loin, proclament désormais haut et fort qu’il n’existe rien au-delà de ce monde. Mais les idées sont dangereuses, et il faut les assumer. Affirmer une telle certitude, c’est sombrer dans un gouffre dont on n'est pas forcément sûr de ressortir un jour.
Se révolter contre l'existence
J’ai grandi dans une famille plutôt traditionnelle, bercée par une éducation chrétienne. Certes, on n’allait pas à la messe tous les dimanches, mais je priais régulièrement, suivais les cours de catéchisme et avais célébré ma première communion.
Avec le temps, en grandissant, j’ai commencé à sentir que les réponses offertes par le christianisme ne me suffisaient plus. J’ai toujours été une personne rationnelle, et ce besoin de cohérence m’a conduit à observer de plus en plus d’incohérences et de zones d’ombre dans les enseignements religieux. J’étais un enfant qui pensait beaucoup. Trop, d'ailleurs.
La philosophie m’a alors semblé une alternative plus convaincante. Elle me paraissait plus raisonnable, plus argumentée, et mieux adaptée pour comprendre ce monde.
Mais à force de traverser des crises existentielles de plus en plus violentes, j’ai fini par réaliser que la religion a au moins cet avantage :
Elle permet de déléguer ses problèmes existentiels et moraux à quelqu’un d’autre.
En revanche, si on décide qu’on est seul ici-bas, que rien ni personne ne viendra nous sauver ni nous consoler, deux choix s’offrent à nous :
Se révolter contre l'existence pour façonner son propre sens. Merci encore, Camus.
Céder au nihilisme, sombrer dans la dépression, souffrir le martyr et fixer le Vide droit dans les yeux. Chaque minute de votre misérable vie devient un calvaire, et ce choix revient sans cesse, comme un lointain souvenir traumatique du passé. Dois-je mettre fin à mes jours immédiatement plutôt que de continuer à porter ce fardeau qu’est l’existence ?
Cette sensation est magnifiquement décrite par Hermann Hesse dans Le Loup des Steppes. C’est une œuvre qui m’a profondément touché, et que je vous conseille vivement. Dans un autre registre, si vous êtes en proie à cette misère existentielle en ce moment, peut-être trouverez-vous un peu de réconfort dans les écrits de Cioran.
Toujours est-il que j’ai donc choisi la révolte. Mais comment se révolter ? Pour se révolter, il faut bien trouver quelque chose en quoi croire.
Redevenons humanistes
Le problème, c’est que l’athéisme n’est pas une croyance, c’est l’absence de croyance. On ne peut donc pas unir une société autour de l’athéisme. En revanche, on peut unir une société autour de l’idée d’améliorer les choses, autour de la volonté de rendre le monde meilleur, tant sur le plan individuel que collectif. Cette croyance, que l’on appelle le méliorisme, repose sur l’idée que l’on peut rendre les choses meilleures. C’est un principe fondateur de la philosophie humaniste.
Et c’était justement le mantra de l’humanisme, ce mouvement artistique et philosophique dont les premières idées ont émergé à la Renaissance et qui se sont prolongées des Lumières jusqu’à nos jours.
Au XVIIIe siècle, notamment avec la Révolution française, les révoltes pour l’indépendance et les printemps arabes, l’humanité a commencé à prendre conscience qu’elle était seule maîtresse de son Histoire. C’est elle qui est la seule à pouvoir maîtriser son destin, et non une entité supérieure qui viendrait la juger ou lui montrer la voie.
Au XIXe siècle, avec la révolution industrielle, la machine à vapeur a permis des progrès techniques et technologiques fulgurants. Grâce aux idées libérales des Lumières, puis aux idées marxistes du XIXe, est apparu l'idée d'un progrès matériel mais aussi organisationnel.
Les révolutions scientifiques se sont accélérées, et c’est dans ce même mouvement qu’a émergé la notion de progrès tel qu’on le conçoit aujourd’hui.
Un autre principe fondamental de l'humanisme, c’est l’idée de la dignité intrinsèque de l’homme. La Déclaration universelle des droits de l’homme, si souvent bafouée ces dernières années, repose précisément sur cette idée.
Car si ce monde nous a fait comprendre, de manière brutale et implacable, que notre vie semblait sans importance, l’humanisme, lui, réfute cette affirmation.
"Notre vie est insignifiante et n’a pas de valeur ?" Soit. Nous lui en donnerons une, par nous-mêmes.
Cette dignité intrinsèque place tous les hommes sur un pied d’égalité, pour qu’aucune hiérarchie délétère ne vienne s’immiscer et corroder insidieusement notre humanité.
L’humanisme a également posé l'idée que nous pouvons devenir meilleurs en tant qu’individus, en cultivant notre esprit par l’éducation et la réflexion personnelle. Que l'on pouvait s'élever moralement et intellectuellement.
Malheureusement, cette idée a été dévoyée, transformée en une caricature grotesque par les marchands de destin des réseaux sociaux et les nouveaux apôtres de l’optimisation de soi.
Le message a été subtilement détourné. Ce qui était une invitation à s’améliorer sur le plan moral, créatif et intellectuel s’est transformé en un slogan absurde et déshumanisant :
“Deviens la meilleure version de toi-même”.
Ce mantra robotique, vidé de toute substance, a été rabâché jusqu’à l’écoeurement par ces vendeurs de chimères ignorants et voraces, exploitant les âmes perdues laissées sur le chemin par un monde qui les a oubliées
La révolution humaniste réside dans le fait qu'il ne s'agit plus de devenir meilleur pour échapper à une éternelle damnation, mais simplement pour célébrer l'humanité, ses sublimes vertus, et résoudre ses propres problèmes existentiels, puisque personne ne viendra nous sauver. L'humanisme c'est la fondation d'une philosophie morale à l'échelle de l'homme.
L'humanisme, c'est aussi la redécouverte des textes et philosophies antiques, après les siècles d'obscurantisme du Moyen Âge. Il s'agit d'une lutte pour se libérer des dogmes et des idéologies qui emprisonnent l'esprit.
Dieu n'est pas mort
Il est assez amusant de constater que nous nous trouvons dans une situation similaire aujourd’hui, à ceci près que Dieu a été remplacé par le Marché, que les prêtres ont été remplacés par les économistes, et que les églises ont été remplacées par les places boursières.
La mort de Dieu, telle qu’annoncée par Nietzsche, a précipité l’humanité dans un âge sans croyance.
Quelle naïveté ! L’homme est condamné à croire, il est incapable de vivre sans croyance.
Les religions ayant perdu de leur attrait, l’homme, désespéré, a cherché refuge dans la Science et la Raison. Mais au fil des horreurs du XXe siècle, la science a commencé à perdre de son caractère merveilleux et bénéfique.
De nouvelles croyances ont émergé, permettant de rattacher à la réalité, les modernes à la dérive. On peut citer l'augmentation du nombre de croyants en des pseudosciences comme l’astrologie ou la numérologie, le développement de la sorcellerie ou du New Age sur les réseaux sociaux, ou encore la popularité croissante de la loi de l'attraction. La crédibilité grandissante de la géobiologie auprès des structures d'État rentre également dans ces tendances.
Je vous invite à regarder la vidéo de G. Milgram à ce sujet : c’est proprement aberrant et assez inquiétant.
Le danger de la nostalgie
Vous allez peut-être me rétorquer que je ne vaux pas mieux que tous ces nostalgiques déçus, ces gens qui, dans leur désespoir, rapprochent l’humanité d’un gouffre dont elle pourrait avoir bien du mal à se relever.
Non. Il ne faut pas tomber dans le piège de la nostalgie. Le monde devient de plus en plus obsédé par ses gloires passées. La nostalgie est un poison pour une société.
Les États-Unis rêvent de ramener les Trente Glorieuses, avec leur croissance économique, leur consommation effrénée, et leur vision révolue des rôles traditionnels des hommes et des femmes. La Russie veut recréer l'Empire tsariste. La Chine cherche à retrouver l’époque de Mao. La France rêve de retrouver son glorieux empire.
Mais nous n’irons nulle part en tant qu’espèce si nous nous réfugions dans nos souvenirs. Les mémoires sont encore vives, mais elles doivent rester hors de portée. Ce n’est plus seulement une population qui souhaite rester enfant, c’est le monde tout entier qui refuse de grandir. Les choses ont changé. De nouveaux dangers se dressent devant nous. La marche de l’Histoire est inéluctable.
Cependant, il ne faut pas rejeter tout ce qui a été accompli. Notre héritage doit nous servir de base pour bâtir le Nouveau Monde.
C’est pourquoi je parle bien d’une nouvelle Renaissance.
Nous manquons d'idéaux
Nous avons besoin d'idéaux. Sans eux, comment savoir où nous devons aller ? Pourtant, les idéaux ont été écrasés par l’Âge de la Raison et de la Technique. Ils sont notre boussole. Nous avons besoin d'idéaux, à l'échelle du monde mais aussi à celle de l'homme.
La Renaissance a justement vu naître un idéal d'homme, qui m'est cher, et que je crois urgent de réhabiliter face aux défis complexes qui nous attendent dans les années à venir.
Je parle de l'homme universel, un idéal incarné par les artistes florentins de la Renaissance, dont le plus célèbre est sans doute Léonard de Vinci. Un homme à la frontière de l’art et de la science, aussi doué d’intellect que de sensibilité. Nous en parlerons dans une prochaine lettre.
L'humanisme contre le nihilisme
En 2024, le système de croyance par défaut est devenu le nihilisme. Un nihilisme que je constate particulièrement chez ma génération. Laisser sans croyance, face à des monstres existentiels toujours plus présents et menaçants, il ne reste que les larmes et les rires désespérés.
Avec la Seconde Guerre mondiale, le tournant ultralibéral, l’automatisation du travail, l’arrivée de l’IA, et maintenant la crise climatique, le mythe du progrès et la croyance en la science s’estompent jour après jour. Le mythe selon lequel le progrès technologique et scientifique nous rendra plus heureux et que demain sera nécessairement mieux qu'aujourd'hui.
Nous avons construit un monde pour des machines, en oubliant que nous étions des hommes. Un monde de chiffres et d’abstractions, de lignes sur un tableur, de protocoles, de courbes et de graphes. Face à ce monde toujours plus inhumain, l’absurde n’a jamais été aussi omniprésent. On le ressent plus fort que jamais.
Dans cette crise existentielle mondialisée, peut-être que la solution réside dans la naissance d’un nouvel humanisme. Tout comme nous avons décentré notre attention de Dieu pour la replacer sur l’homme, peut-être devons-nous aujourd’hui décentrer notre attention des chiffres, des machines et de la froide caricature de la raison pour la ramener à l’homme et à son lien à l’Autre. Redonner de la place à sa sensibilité, à l’amour sous toutes ses formes, à sa créativité et à sa curiosité.
Sortir du monde terne et froid que nous avons construit, pour réapprendre à habiter ce monde que nous avons décidé de renier, de réifier, de simplifier.
Dans notre hâte et excitation de façonner un monde où primerait la raison, nous avons oublié d'y intégrer les hommes. C'est aussi absurde qu'hilarant.
Mais après tout, l'humour n'est elle pas la politesse la plus raffinée du désespoir ?
Merci de m’avoir lu.
-Romain
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Je t'ai lu avec plaisir !
Réflexions communes 🙌🏻
J’en profite pour partager un reportage fort intéressant de Arte (j’aime beaucoup ce format) : https://www.arte.tv/fr/videos/115519-006-A/avons-nous-encore-besoin-de-dieu/