Mourir de trop penser
Qui a peur des abysses ?
Vous êtes nombreux à nous avoir rejoints depuis mon dernier essai, et je vous en remercie sincèrement. Je cherche toujours la forme que je veux donner à mon art et à ma pensée. Ces dernières semaines, j’ai tenté de trouver un rythme et une forme pour les réseaux de flux. Est-ce une perte de temps ? Pour être honnête, je ne sais pas. Toujours est-il que la véritable bataille se joue dans ces espaces, alors je vais essayer de ne pas les abandonner tout de suite. On verra ce que l’avenir nous dira.
Aujourd’hui, nous allons plonger dans les abysses. Je préviens que la descente pourra peut-être vous mettre mal à l’aise, faire remonter des souvenirs ou des sensations enfouies et désagréables, ou influencer négativement votre état psychique. Si vous n’avez pas le moral en ce moment, mettez cet essai de côté et revenez le lire plus tard, quand vous vous sentirez mieux.
Merci encore pour votre confiance et votre attention.
Bonne lecture.
Peut-on mourir de trop penser ?
Voilà une question qui m'obsède depuis mon plus jeune âge. Comment fait-on pour ne pas se faire bouffer sauvagement par ses pensées ?
Une pensée c’est vicieux, vous savez ?
Une pensée, c'est vicieux, vous savez ? Ça vient au moment où vous l'attendez le moins. Cela ne demande pas la permission pour entrer, d'ailleurs : madame est trop fière, elle préfère défoncer la porte.
Madame ne supporte pas de ne pas être le centre de l'attention. Alors elle fait de grands gestes brusques pour que vous la remarquiez. Elle sait comment vous amadouer. La belle inconnue, cette fille de Psyché, vous connaît mieux que vous-même.
En une fraction de seconde, vous êtes tombé sous son charme. Il suffit seulement d'un moment de doute ou de vide pour vous faire envoûter.
Félicitations, vous êtes à présent sous son emprise.
Au début, ce sera le grand amour. La passion qui consume.
Mais, au risque de jouer les oiseaux de malheur, cela ne durera qu'un temps. C'est après cette première idylle que les choses vont se compliquer. Madame, ayant pris ses aises, va prendre l'initiative d'inviter ses copines.
Une, deux, dix, cent. Toujours plus, toujours plus, toujours plus...
Jusqu'au moment où vous allez saturer. Jusqu'au moment où l'air va se raréfier. Jusqu'au moment où vous allez crever, étouffé par ces pensées sadiques.
Ça y est. Les pensées ont pris toute la place.
Vous vous contorsionnez dans tous les sens. Vous n'auriez jamais cru qu'un humain pouvait se tordre ainsi sans rompre. Puis vous vous rappelez que la CIA utilise des techniques similaires pour torturer ses prisonniers.
La souffrance commence à devenir intenable. Mais, à votre grand malheur, elles continuent à se multiplier.
Vous avez perdu le contrôle. Vous allez véritablement crever, étouffé sous le poids de vos propres pensées. Quelle bouffonnerie !
On pourrait s'en amuser, et pourtant il n'y a rien de plus sérieux. C'est malheureusement le tragique destin de beaucoup d'entre nous.
Bien qu'on ne veuille pas se l'avouer, il y a un certain confort dans la souffrance.
Quand on n'a jamais vu la couleur de ce bonheur dont parlent tant les autres depuis qu'on est enfant, et que la souffrance est la seule chose qu'on ait jamais connue, il est difficile d'imaginer autre chose.
Alors on y reste.
On le sait, qu'on devrait en sortir, mais l'énergie ne vient pas. La force vitale nous manque. Pourtant, on voit que notre vie pourrait être différente. On le voit dans le sourire des enfants et des vieillards, dans le regard de la maman qui berce son enfant, dans la fougue naïve des jeunes garçons.
On sait que ça existe, on en a la preuve, mais on finit par se convaincre que le bonheur, c'est seulement pour les autres.
À nous, la vie n'a pas voulu nous donner ce droit. On a bien connu l'amour, mais cela n'a pas duré. On a trouvé ce travail plutôt intéressant, mais cela n'a pas duré. On a eu des amis, mais la distance nous a séparés.
Toujours les mêmes putain d'images dans la caboche.
Quoi qu'on fasse, l'existence finit toujours par nous rappeler à notre souffrance initiale.
Alors on hurle tous vers l'univers d'une même voix déchirante :
"Pourquoi ?
Pourquoi ne me laisses-tu pas le droit d'être aimé ? Pourquoi tous les enfants m'ont-ils toujours rejeté ? Pourquoi mes parents ont-ils toujours cette déception dans le regard quand j’ose leur parler de mes rêves ? Pourquoi ce monde est-il si injuste ?"
Mais l'univers. L'univers ne répond jamais.
C'est là que la rumination commence et ne finit jamais. La pensée devient circulaire. On fait des cercles et des cercles et des cercles... Faire des cercles devient notre existence. Le lever est un cercle. Le coucher est un cercle.
Chaque minute est un cercle.
Il suffit toujours d'une faille. D'un seul grain de sable pour enrayer toute la belle machine.
Il suffit d'un événement inattendu, d'un traumatisme ou d'une injustice pour que la pensée s'impose à nous, et avec elle toute l'horreur de l'existence humaine.
Devant cette grande masse sombre et abstraite, devant ces grandes questions stériles et écrasantes, nous sommes cette petite créature fragile, mal à l'aise et souvent terrifiée. La masse vient nous chercher dans le seul espace qu'on a réussi à trouver dans notre esprit pour nous reposer un peu.
Trop faibles pour la refuser, nous la laissons entrer. Elle enfoncerait la porte d'elle-même de toute façon. Elle s'installe, elle se met à remplir tout l'espace.
Le sommeil, apeuré, décide aussi de nous abandonner.
On est acculé, l'air manque, on suffoque, on se sent attiré vers les abysses.
On finit par se noyer doucement dans cette immensité nocturne.
Les regrets viennent nous hanter, les souvenirs joyeux se désagrègent devant nos yeux, le doute s'immisce, l'incompréhension se répand.
La masse sombre contamine tout.
Tout devient noir. Tout devient noir. Tout devient noir.
Ça y est, on a touché le fond. On est définitivement perdu.
Bienvenue dans les profondeurs de l'âme. La voilà, la véritable solitude.
Une seule question subsiste alors : comment faire pour ne pas sombrer dans la folie ou l'apathie ?
“Pourquoi me fait-on autant souffrir ? Pourquoi ne peut-on pas me laisser tranquille ? Laissez-moi déposer le fardeau de ma conscience. Laissez-moi respirer. Comment fait-on pour respirer ? Je ne suis pas sûr de m’en souvenir…”
Alors on se demande pourquoi.
“Pourquoi suis-je là ? Pourquoi me fait-on subir ça ? Je n’ai jamais demandé à être là.
Je n'ai jamais demandé à naître.
Quel est ce mal qui me ronge ? Ce mal, il est sous les pores de ma peau, il est dans ma rétine, il est dans ma colonne vertébrale, il est dans mes limites physiques, il est dans mon cœur, il est dans tout mon être !”
À ce moment-là, une voix jaillit de l'obscurité, une petite lueur dans cette galaxie sans étoiles :
“Quel est ce mal qui te ronge ?
Mais ce mal qui te ronge, c’est toi-même. C’est ta conscience. Ta conscience est malade. Tu ne penses pas, tu t’intoxiques l’être.
Mère Nature a voulu montrer toute l'étendue de son savoir-faire en te mettant au monde, mais elle n'a pas anticipé qu'en te donnant cette chose en plus, elle t'exilerait du règne du vivant. Son cadeau est devenu ton fardeau.
Tu sais, j'ai connu beaucoup d'hommes qui sont descendus ici. De toutes les époques et toutes les civilisations.
L'histoire se répète. C’est tout ce qu’elle sait faire. Tu n'es pas le premier et certainement pas le dernier.
Ici, personne ne peut t'entendre crier. C'est une nuit éternelle. Un abîme sans limites où seul le silence règne. Un silence semblable à celui de Dieu.
Mais ces abîmes ne sont pas les tiens. Ce sont ceux de tous les hommes. D'ici ou de là-bas. Du passé comme de l'avenir.
Tu dois te purger l’être.
Tu as créé une cathédrale rigide et refermée sur elle-même. Tu t’es créé une prison et, ne sachant pas quoi faire d’autre, tu t’es mis à l’habiter.
Tu en as fait ton quotidien, puis ton identité.
Tu te plains de cette masse noire qui t’harcèle et détruit ta vie. Tu te plains de ta souffrance solitaire. Mais tu gardes tout en toi : toute l’horreur, toute l’injustice, toute la corruption, tout le vice, tout le désespoir, toute la tristesse, toute la lucidité, toutes les déceptions, tous les regrets et les remords.
Mais tu ne peux qu'exploser comme une supernova pathétique ou t'éteindre comme ces naines noires exténuées par leur propre existence.
Il faut cracher le venin, vomir pour te sauver. C'est normalement une réaction naturelle du corps, mais toi, tu préfères garder le poison parce que tu as malheureusement oublié comment ouvrir la bouche.
Ouvre cette putain de porte.
Ta conscience est en train de s'autodétruire parce que tu es encore trop jeune pour comprendre comment vivre avec.
Dès la naissance, on t'a posé cette immense sphère colorée et écrasante sur tes frêles épaules, mais on ne t'a jamais dit ce que tu devais en faire. Tu es comme Atlas, écrasé par le poids du monde.
Mais vous voyant trop souffrir, Mère Nature, pleine de compassion, vous a donné une échappatoire. Elle a bricolé un petit quelque chose pour que vous ne sombriez pas tous dans la folie.
Tu dois t'en souvenir.
Les premiers hommes des cavernes. Les tribus amérindiennes comme les tribus indigènes australiennes. Les troubadours du Moyen Âge. Les metteurs en scène tragiques de l'Antiquité. Les jeunes romantiques du XVIIIe siècle.
Vous êtes tellement empoisonnés par votre esprit que vous passez votre temps à vous questionner sur l'utilité de cette chose.
Quelle est cette chose ? Mais cette chose, c'est l'art. C'est l'acte créateur.
Vous en avez fait un objet abstrait et intellectuel alors qu'au départ, il s'agissait simplement d'une fonction vitale, comme manger ou respirer.
L'art consiste à prendre une toile ou une feuille, à s'ouvrir les veines et à y verser son sang vicié. L'art est une purification. C'est abandonner sa chrysalide putréfiée pour que quelque chose d'autre puisse naître.
Et si, malgré toutes les métamorphoses, malgré toutes les annihilations identitaires, la souffrance reste trop profondément enracinée, qu'elle a déjà fusionné avec l'être, que le mal s'est déjà répandu dans toute la conscience, l'art sert au moins à sublimer, à cartographier l'abîme pour les générations suivantes, afin de leur apporter un peu de réconfort quand elles chuteront dans ce lieu maudit pour la première fois.
Polis ta souffrance jusqu'à en faire un phare pour les suivants.
Sans l'art, vous deviendriez tous des sociopathes misanthropes.
Baudelaire, Schopenhauer, Camus, Cioran, Pessoa, Kierkegaard, Dostoïevski, Kafka, Rimbaud, Nietzsche... Tu lis ces esprits comme on visite un pays étranger, avec l'intérêt et la curiosité hypocrite du touriste, en t'extasiant devant cette culture “si excentrique”, sans ressentir au plus profond de ta chair qu'il s'agit avant tout d'une opération chirurgicale terrifiante pour extirper leur mal à la racine, pour expurger tout ce marasme purulant de leur conscience.
L'art est un exorcisme.
Elle m’éclaira et me montra une étrange trappe circulaire en métal à mes pieds :
La voilà, ta rédemption.
Intrigué, je m’abaissai et tirai dessus, de tout le peu de force qu’il me restait, pour tenter de la faire bouger.
Soudainement, les abysses se mirent à tourbillonner. Je revis quelques poussières sableuses. On aurait dit la création de l’univers. La lumière recommençait à faire l’amour avec l’obscurité.
Comme au premier jour.
Je me souvins de la lumière et de qui j’étais.
La suite, je ne m’en souviens pas.
Certaines traditions orientales comparent l'esprit à une lame. Cette lame a un besoin de tailler. Après tout, elle est faite pour ça. C'est sa seule et unique fonction. Si vous ne donnez rien à tailler à cette lame, c'est vous qu'elle commencera à tailler. Morceau après morceau, jusqu'à ce qu'il ne reste rien.
L'esprit humain est très puissant, mais il est aussi destructeur.
Il y a un déséquilibre dans la conscience. Le temps est à la réconciliation.
Tu es un bouillonnement permanent. Un marasme de forces contradictoires et incontrôlables, un chaos d'images, de désirs, de souvenirs, de regrets, de traumatismes et de rêves.
Le désir vital et nécessairement érotique, Éros, cette nécessité, cette puissance intérieure, doit sortir quelque part.
Rediriger cette force vers l'intérieur revient toujours à s'autodétruire.
Vous ne pouvez pas garder tout cela en vous. La parole est thérapeutique, justement parce qu'elle permet de sortir ce qu'on a en soi.
L’art, c’est la même chose. Mieux, l’art peut parfois réussir à communiquer ce que le langage seul ne peut pas. Toute création véritable est une bouteille jetée dans le vaste océan de l’existence, qu’un autre naufragé pourra récupérer et sur laquelle il est écrit : “Je comprends ce que tu vis. Tu n’es pas seul.”
Et ça, ça, c’est immense.
La conscience ne nous est pas donnée à la naissance. Non, ce qui nous est donné, c’est un infini chaos aux millions de couleurs, d’énergies et de forces étranges et démesurément puissantes. Comme un millier de supernovas déposées directement dans notre boîte crânienne.
Mais il faut ensuite, tout au long de notre vie, lui donner forme pour ne pas nous faire absorber par elle.
Si votre esprit est turbulent, il faut prendre le marteau et forger. Forger inlassablement pour ne pas se faire consumer.
Si votre conscience est trop grande pour vous, il faut partir avec un crayon, un pinceau, un carnet et une torche pour cartographier ces terres inconnues, en prenant bien soin de laisser quelques cailloux çà et là pour ne pas vous perdre à nouveau dans cette immensité intérieure.
Faites quelque chose de cette intensité vitale.
Mais la force vitale passe aussi par le corps, par les sens, par le mouvement. Bouger son corps, sentir son corps dans l’espace permet également de rééquilibrer les voies de la conscience. Mais ça, ce sera probablement pour un prochain essai.
Le vieux Socrate répétait qu’“une vie non examinée ne vaut pas la peine d’être vécue”. Mais il faut la vivre, cette vie, avant de pouvoir l’examiner.
Quant à ceux qui se sont aventurés trop bas dans les profondeurs et qui n’en sont jamais revenus, prenons un temps pour penser à eux.
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Passez une belle semaine. N’oubliez pas, quand l’existence vous travaille, mettez vous sur le papier.
A la prochaine.
-Romain


Je dirais que c'est plutôt l'absence de sens dans la pensée qui peut tuer. Lorsque la pensée trouve une raison d'exister, elle devient prolifique, voire profitable. On ne meurt pas parce qu'on pense trop mais parce qu'il n'y pas de résonance aux questions que l'on se pose. Encore moins d'être humains susceptibles de les comprendre. La problématique est existentielle et questionne l'Homme dans son rapport à l'être. Se pourrait-il que l'Homme, légitime à s'interroger sur son rôle à jouer dans l'existence, se pose les mauvaises questions non pas parce qu'elled seraient illégitimes, mais parce qu'elles sont mal adressées ?
Bonjour Romain, bien sûr, je vais essayer d'étayer mon propos à travers l'allusion de cette question.
Rappelons le sujet de mon propos : le sens où plutôt l'absence de sens dans la pensée.
L'homme est impétueusement envahi par la pensée ; bonne ou mauvaise, elle est consubstantielle à son existence. Lorsque la pensée fait sens avec sa volonté, la pensée devient osmotique et salutaire. Symétriquement, lorsque la pensée se heurte à la dysharmonie, à l'insensé, elle devient envahissante, voire mortifère. Ma question en clausule de mon commentaire soulevait cette éventualité : Sommes-nous certains que cette pensée est consubstantiellement mauvaise ou est-ce seulement l'interprétation qu'on lui prête qui ne la fait percevoir comme mauvaise ? Autrement dit, la pensée dite mauvaise n'a-t-elle pas été influencée par un contexte ou un environnement ?
Même la pensée qui s'impose à nous n'est-elle pas passée par le filtre de l'interprétation ?
Lorsqu'une pensée s'impose à nous, deux réactions sont possibles : l'adhésion ou la friction. D'où vient la seconde puisque le thème de l'article s'intéresse singulièrement à elle ? La friction nait de la contradiction de cette pensée avec notre idéal. L'idéal de l'homme probe étant la paix, lorsque la pensée s'y oppose une guerre éclate pouvant engendrer la mort de l'âme et de la raison. Seulement, le défi de l'homme réside dans son adaptabilité ; elle est conditionnée à son existence. Quand l'homme semble être victime de sa pensée, c'est qu'il échoue à ne pas s'adapter. Un hermétisme naît ! Le terme « mal adressée» dans ma question faisait référence à ce défaut d'adaptabilité. 🙂