L'appel du dedans
Triptyque sur la Création - Premier Tableau
Il faut être complètement fou pour oser créer.
Si cette phrase vous paraît un peu excessive, laissez-moi vous peindre le tableau :
Vous ouvrez les yeux, un matin ensoleillé ou une nuit calme et pluvieuse. Vous vous redressez doucement dans votre lit et, sans que personne ne vous ait rien demandé, une pensée sauvage vous traverse l'esprit :
"Ce que je pense ou ce que je ressens à cet instant est tellement important que je me dois de le partager au monde."
Comment appelez-vous ça ?
De la folie ? Certes.
Moi, j'appelle ça un acte d'arrogance sublime.
Pourtant, on sait qu'on n'obtiendra en retour de cette soudaine décision, au mieux un silence glacial et, au pire, tantôt des rires moqueurs, tantôt des paroles blessantes et dévalorisantes, tantôt des critiques imbibées de mauvaise foi.
Et même, dans certains cas, simplement de la haine. De la haine à l'état brut, de la haine dans sa forme la plus pure.
Mais qu'est-ce qui peut bien pousser un homme à vouloir subir ça ? Que peut-il bien en tirer en retour ?
Bien sûr, cela dépend de chaque personne, mais généralement, c'est parce qu'il a quelque chose qui sommeille en lui, quelque chose qui a besoin de sortir :
Un sentiment, une impression, une image, une pensée...
C'est insaisissable. Indicible.
Cet homme a besoin que cela sorte. De l'extirper de force, comme une tumeur.
"Cela fait déjà des semaines. Je dois cracher le morceau, même si je dois vomir mon sang ou ce truc va finir par me tuer."
Cela pèse sur ses épaules, sur son cœur.
Chaque jour qui passe, la souffrance de ne pas voir ce qui l'anime, ce qui se meut dans les interstices secrets de son être,
de ne pas pouvoir accoucher, rend cette situation encore plus insupportable.
Tout repose sur une vérité simple.
Trop simple même.
Tout homme a besoin de s'exprimer.
Exprimer ce qui déambule énergiquement en dedans, ce qui hante ses nuits et ses pensées.
Ceux qui osent résister à cette simple vérité finissent par pourrir lentement de l'intérieur. Si la chose ne sort pas, elle finit par nécroser.
Je vais vous dire les choses de manière franche : ce n'est pas sain de laisser cette chose enfermée. Cela finira par revenir, encore et encore, avec toujours plus de force et de vitalité.
Mais comment faire ?
Comment mettre au monde ce qui vous habite ? Ce qui ne cherche qu'à percer votre peau pour enfin voir la lumière du jour ? Comment faire pour sortir de cette position inconfortable de spectateur amorphe ? Qu'est-ce qui se joue durant l'acte créatif ?
Tout acte créatif, quel qu'il soit, commence avec une mélodie.
Tout d'abord inaudible, puis devenant plus nette.
Un appel.
Un appel qui vient du dedans.
Quelque chose qui semble vous faire signe, qui exige votre attention.
Cet appel émane du fond de vos entrailles, physiques comme psychiques.
Une expérience commune mais difficile à expliquer.
D'où vient cet appel ?
Là, mes amis, on touche à un des plus grands mystères de la Création.
Dans leur mythologie, les Grecs admettaient l'existence des Muses.
Les Muses, au nombre de neuf : Clio, Calliope, Euterpe, Thalie, Melpomène, Terpsichore, Érato, Polymnie et Uranie, sont les filles de Zeus et de Mnémosyne, incarnation de la mémoire du monde. Elles résident sur l’Olympe et sont gardiennes du chant, de l’art, de l’histoire, de la danse, de la poésie...
Les Muses sont les premières inspiratrices.
L’artiste, le poète ou l’innovateur est traversé par un souffle. On appelle ce souffle “enthousiasme”, ce qui signifie étymologiquement "habité par un dieu".
Elles relient l’individuel au collectif, l’imagination au mythe.
L'artiste devient donc le lien entre le visible et l'invisible.
Mais cet appel n'est pas seulement extérieur, il vient aussi de l'intérieur.
C'est ce que Socrate et Aristote appelaient le "daïmon".
Le daïmon n’est pas un démon au sens maléfique, bien qu'il ait la même étymologie. C’est une présence intermédiaire entre l’humain et le divin, un médiateur, une voix qui guide l'individu.
Le daïmon, c'est la vocation.
L'appel de son propre destin.
Chez Platon, dans le Mythe d’Er, chaque âme reçoit un daïmon avant sa naissance, porteur d’une image, un schéma de vie à réaliser.
Cette tradition de pensée a été reprise par la suite par des psychologues et psychanalystes, notamment jungiens comme James Hillman.
Pour Hillman, rejouant ce mythe dans sa psychologie archétypale, le daïmon est l’image innée, ce noyau originel qui contient la forme essentielle de notre existence.
Le daïmon renferme, protège et cultive votre destin.
C'est votre guide.
Votre conscience semble perdue, mais lui sait où vous allez. Il signale quand vous étouffez. Quand vous vous trompez de direction, il génère les crises et les névroses. Vous n'avez d’autre choix que de répondre à ses exigences.
Mais il ne parle pas réellement : il vous envoie des images, des sensations, des symboles... De par son essence, ses messages sont cryptiques.
Lorsque nous nous éloignons, c'est lui qui nous ramène sur le bon chemin.
C'est le gland duquel jaillit tout le chêne.
Créer, c’est répondre à ce souvenir séculaire, honorer cette précieuse mémoire.
Il ne s’agit pas d’un écrasant destin prédéterminé par quelque force supérieure, mais d’un appel personnel qui s’impose à l'individu lorsque la voie que la société lui a choisie ne suffit plus.
La vocation créative naît de cette voix insistante.
Créer, c’est donc à la fois recevoir le souffle du haut et obéir à la voix du bas :
C'est un appel de l'âme dans toutes ses dimensions.
Le dedans du dehors et le dehors du dedans.
Une âme qui ne demande qu'une chose : s'exprimer, se montrer, se donner en spectacle. Elle veut, comme dirait Hillman, jouer le grand théâtre entre les dieux et les créatures qui la peuplent. Elle trépigne à l'idée de montrer les images qu'elle renferme.
Mais celui qui crée, celui qu'on va désormais appeler "l'artiste", mais qui est bien plus que ça, car la création ne se limite pas à l'art.
Ou plutôt : l'art ne se limite pas à la conception étriquée qu'on s'en fait dans notre imaginaire collectif. En réalité, l'art, c'est la Vie, c'est toute chose qu'offre l'Existence.
C'est l'Existence même.
C'est la parole autant que le projet associatif. C'est vivre autant que mourir. C'est l'école autant que l'église. C'est le conseil autant que la gastronomie. La science, la pensée autant que le soin.
Il existe un art de toute chose en ce monde.
Est considéré comme art ce qui donne de la profondeur et de l'épaisseur.
L'art, c'est ce qui ouvre et déploie l'âme.
J'appelle donc "artiste" celui qui possède ce rapport profond et particulier à l'Existence.
Celui qui surproduit la Vie, tout d'abord pour lui-même, puis qui, dans un élan d'altruisme absolu, offre son surplus de Vie aux autres.
Hermann Hesse écrit dans l'Art de l'oisiveté :
"Par le terme d’« artiste », j’entends tous ceux qui éprouvent le besoin et la nécessité de se sentir vivre et grandir, de savoir où ils puisent leurs forces et de se construire à partir de là suivant des lois qui leur sont propres."
L'artiste, donc, est, d'abord et avant tout, un passage.
Un passage entre deux mondes.
Entre l'inconscient collectif et la réalité.
De ce fait, il est autant gardien que guide.
N'importe lequel d'entre nous qui a déjà écrit une phrase, donné un coup de crayon ou de pinceau, appuyé sur le bouton de son appareil photo, posté quelque chose qui avait vraiment une résonance, posé une brique ou fondé une organisation ou un collectif, quel qu'il soit, a déjà ressenti cette appartenance, ce lien ineffable entre lui-même et le collectif.
L'artiste est le lien entre les choses.
Le lien qui relie l'intérieur au dehors, l'éphémère à l'éternel, le visible à l'invisible, l'individu au collectif, l'Homme à la Condition.
Merci de m'avoir lu.
Cet essai est le premier d'un triptyque sur la Création. Dans le prochain essai, nous nous pencherons sur les démons et les dieux de l'artiste. Qu'est-ce qui se joue dans la guerre secrète du Créateur ? A quoi ressemble son enfer ? Cette fois, nous allons plonger dans le chaos, le vrai.
Je vous embrasse. Continuez à œuvrer. À la prochaine.
-Romain
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J'ai adoré vraiment ! Ça me donne envie de m'intéresser plus aux textes de philosophes et autres et aussi à l'étymologie l'origine des choses et de lire et en apprendre plus sur comment est vu la création la créativité bref je ne saurais comment l'expliquer mais tu as réveillé quelques choses qui dormait en moi. Peut-être cette partie "nécrosée" car cela fait un bon moment que je ne créer plus trop comme tu le décris dans ton essai. Je créer plus parce que j'en ai l'habitude mais pas car il y a quelques choses qui m'anime. Bref merci pour ce partage et hâte de voir la suite du coup :3